3 mars… 1983 – Hergé, le père de Tintin, tire sa révérence

Le 3 mars 1983, l’univers de la bande dessinée est en deuil : Hergé, de son vrai nom Georges Rémi, décède à 75 ans des suites d’une longue maladie. Pour tous, il restera à jamais le créateur de Tintin dont les aventures reflètent le XXe siècle tel que vu par Hergé, et continuent d’être plébiscitées à travers le monde entier.

Signature d’Hergé (Georges Remi). © Hergé_signature.png: * Hergé SD Chéreau (photo juillet 2009) Y5005 derivative work: Justass. Domaine public

Sa signature, autant que son nom, est célèbre entre toutes.
« Hergé » n’est autre que la combinaison des initiales de Georges Rémi, inversées. Un pseudonyme simple, gravé à jamais dans l’esprit des francophones et du monde entier, mais avant tout sur les couvertures des albums de ses jeunes héros, Totor, Quick et Flupke, Jo, Zette et Jocko, Popol et Virginie, et bien sûr Tintin, qui a ponctué, ravi et hanté la vie de son créateur, de ses 22 ans jusqu’à sa mort.

A travers les aventures de ce petit héros sans âge, c’est donc un peu (beaucoup) d’Hergé que l’on retrouve au rythme des 24 albums (dont Tintin et l’Alph’Art, resté inachevé), de Tintin au pays des Soviets à Tintin et les Picaros

«Un schéma d’humanité»

Bien que Tintin ne soit pas du tout un pendant d’Hergé, le dessinateur n’a pas créé le jeune reporter avec ce physique et ce tempérament par hasard… De lui, Georges Rémi disait :

Tintin? Je lui ai donné un physique simple, trop simple même, pour que tous puissent s’y rencontrer. Mais aussi un peu par paresse j’avoue. Tintin n’est pas humain, c’est un schéma d’humanité.
Tout le monde a en soi un désir d’héroïsme. Et les gosses se reconnaissent en Tintin. Il est ce qu’ils voudraient être, il triomphe toujours.
Faire vivre Tintin, je crois que je suis le seul à pouvoir le faire. Ce sont mes yeux, mes poumons, mes tripes.

Comme Tintin, Hergé est blond et a les oreilles légèrement décollées. Comme lui, Hergé travaille au Petit Vingtième, à ceci près que dans la bande dessinée, il s’agit d’un quotidien, et dans la réalité, d’un hebdomadaire dédié à la jeunesse, dérivé d’un autre quotidien, Le Vingtième Siècle.
Longtemps, Hergé ne croit pas au succès de Tintin, malgré l’engouement très vite suscité par la publication de ses aventures. Il croit sa carrière vouée à la publicité et à l’affiche.

Dans la famille de Tintin…

A mesure que ce succès se confirme, Hergé s’approprie davantage son héros et personnalise ses histoires. Il intègre ainsi des personnages qui ne sont en réalité que les reflets d’autres, bien réels.

  • DuponT et DuponD ont été inspirés de son père Alexis et de son frère jumeau Léon. Ils se baladaient ensemble chapeau melon sur la tête et canne à la main. A ceci près que les DuponDT ne sont pas frères et encore moins jumeaux!
  • Tchang est un ami de Tintin. C’est aussi un ami de Hergé. En 1934, ce jeune étudiant chinois vient étudier à Bruxelles. Ils composent ensemble Le Lotus Bleu dans lequel Hergé immortalise son complice. Les deux hommes ne se reverront ensuite qu’en 1981. Entre-temps, Hergé aura écrit Tintin au Tibet. Il s’agit du seul album exempt de méchants, entièrement construit sur l’amitié qui lie les deux hommes.
  • Le capitaine Haddock, qui fait sa première apparition dans Le crabe aux pinces d’or, est l’exact opposé de Tintin. Alcoolique, impulsif et au physique plus élaboré, il ne se réfère aucunement à un membre de son entourage. Mais Hergé a créé cet anti-héros volontairement et en a fait une sorte d’exutoire. Et à mesure qu’il entre dans la vie de Tintin, Milou s’efface.
  • Quant au professeur Tournesol, que l’on découvre dans Le Trésor de Rackham le Rouge, il emprunte ses traits à l’illustre explorateur Auguste Piccard.

Le XXe siècle vu par Hergé

Pendant que Tintin parcourt le monde, Hergé ne quitte pas la Belgique. Aucun des pays visités par le premier ne l’a été précédemment par le deuxième. Hergé se réfère aux écrits et aux témoignages que des gens ont fait des pays en question. L’auteur s’inspire aussi beaucoup des événements de son temps, faisant des aventures de Tintin un reflet plus ou moins fidèle mais toujours assumé, du XXe siècle…

Racisme, fascisme et autres fléaux

Entre autres exemples:

  • Avec Tintin au Congo, écrit en 1931, Hergé crée la polémique. Décrivant les Noirs comme simples d’esprit et soumis aux Blancs, Hergé se justifiera après coup :
    «Je l’ai écrit sans idée préconçue, sans racisme ni rien du tout. En fait, c’était du racisme, mais sans le savoir.» A noter en effet qu’à l’époque où il a écrit l’album, la Belgique était encore colonialiste.
  • Tintin en Amérique, en 1932, raconte les Etats-Unis d’alors: la Prohibition, le célèbre gangster Al Capone… sans oublier les Amérindiens, largement caricaturés.
  • Dans L’étoile mystérieuse, sorti sous l’Occupation, en 1942, on reproche à Hergé son personnage du méchant dans l’histoire. Il s’agit d’un armateur américain au patronyme juif.
    «Je reconnais que le moment était très mal choisi pour faire une chose pareille. C’était à l’époque où commençait la persécution contre les Juifs. A ma décharge, je dois dire que je ne les ai connus que très peu. J’ai entendu parler de certaines choses mais on a vraiment compris l’ampleur et l’horreur de ce qui s’était passé qu’après la guerre.»
  • L’oreille cassée (1937) a pour toile de fond le conflit entre le Paraguay et la Bolivie qui défraie la chronique.
  • L’île Noire, en 1938, s’inspire quant à elle, de la tentative d’espions nazis de déstabiliser la Grande-Bretagne en diffusant massivement de faux billets.
  • Le Sceptre d’Ottokar, en 1939, caractérise la montée des périls en Europe. L’histoire raconte l’annexion ratée d’un petit royaume par un dictateur fasciste. Le méchant que l’on ne voit jamais se prénomme Müssler, habile contraction de Mussolini et Hitler.
  • etc.

Un héritage international

Hergé démarre une carrière internationale en même temps que son héros, en 1946. Ce succès mondial lui survivra bien après sa mort en 1983. Aujourd’hui, Tintin parle plus de 100 langues et se décline toujours en millions d’exemplaires. Un musée à son nom, à Louvain-la-Neuve, rend hommage à Hergé et à son oeuvre, héritage et patrimoine francophone exceptionnel.

TinTin – Brussels Stockel metro station mural designed by Hergé. ©infomatique/William Murphy — CC BY-SA 2.0