1er février… 1954 – L’Abbé Pierre appelle à venir en aide aux sans-abri

Après une série de drames survenus dans les rues d’Ile-de-France, causés par la pauvreté et le froid de cet hiver 1954, l’Abbé Pierre s’insurge. Il lance un appel mémorable, le 1er février, sur les ondes de Radio Luxembourg. Et crée ainsi ce qui restera dans l’histoire comme «l’insurrection de la bonté».

L’Abbé Pierre photographié par Studio Harcourt Paris. © ABBE_PIERRE-24×30-1999.jpg: Studio Harcourt derivative work: Manu (talk) – CC BY 3.0

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1954, dans un campement de fortune, à Neuilly-Plaisance, un bébé de trois mois meurt de froid.
Pendant ce temps, à l’Assemblée Nationale, un amendement proposé par l’Abbé Pierre est rejeté. Il suggérait de lever 1 milliard sur les 90 dédiés à la reconstruction, pour ériger des cités de première nécessité.

Choqué par ce rejet et par le drame survenu en même temps, l’Abbé Pierre écrit alors à Maurice Lemaire, ministre du Logement et de la Reconstruction :

«Monsieur le Ministre, le petit bébé de la cité des Coquelicots, à Neuilly-Plaisance, mort de froid dans la nuit du 3 au 4 janvier, pendant le discours où vous refusiez les “cités d’urgence”, c’est à 14 heures, jeudi 7 janvier, qu’on va l’enterrer. Pensez à lui. Ce serait bien si vous veniez parmi nous à cette heure-là. On n’est pas des gens méchants…»

Lemaire se rend bien aux obsèques. Puis, il promet à l’Abbé Pierre des cités d’urgence.

Mais le 30 janvier, un nouveau drame survient. Malgré la mobilisation des hospices et des commissariats, des centaines d’hommes et de femmes dorment encore dehors. Dans la nuit, boulevard de Sébastopol, une femme tout juste expulsée, meurt de froid.

Les Français appelés au secours

L’Abbé Pierre décide aussitôt de s’adresser aux Français.
Sur les ondes de Radio Luxembourg, il prononce alors ce discours improvisé et percutant:

«Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l’avait expulsée…

Chaque nuit, ils sont plus de deux mille recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu. Devant tant d’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent !

Écoutez-moi : en trois heures, deux premiers centres de dépannage viennent de se créer: l’un sous la tente au pied du Panthéon, rue de la Montagne Sainte Geneviève ; l’autre à Courbevoie. Ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s’accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l’on lise sous ce titre «centre fraternel de dépannage», ces simples mots : «Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t’aime»

La météo annonce un mois de gelées terribles. Tant que dure l’hiver, que ces centres subsistent, devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l’âme commune de la France. Merci ! Chacun de nous peut venir en aide aux «sans abri». Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain : cinq mille couvertures, trois cents grandes tentes américaines, deux cents poêles catalytiques.

Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, 92, rue de la Boétie. Rendez-vous des volontaires et des camions pour le ramassage, ce soir à 23 heures, devant la tente de la montagne Sainte Geneviève. Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l’asphalte ou sur les quais de Paris.

Merci !»

Un combat toujours d’actualité

De cet appel auquel répond massivement la population, naît alors un immense mouvement de solidarité. En résulte aussi l’accroissement de la popularité de l’Abbé Pierre et de son action à travers le monde… De même, son combat contribue à stopper les expulsions en hiver et à réduire le nombre de sans-abri. Mais il sera, 67 ans plus tard, loin d’être terminé…

En effet, le 15 novembre 2020, la Fondation Abbé-Pierre recensait «près de 300 000 SDF en France». «Environ 185 000 en centres d’hébergement», «100 000 dans les lieux d’accueil pour demandeurs d’asile» et «16 000 dans les bidonvilles». A ceux-là, il faut ajouter les sans-abri… Un chiffre exorbitant, entre autres généré par la crise due à l’épidémie de COVID-19.