13 janvier… 1898 – «J’accuse…!» de Zola, au coeur de l’affaire Dreyfus

Trois ans après la condamnation pour espionnage du capitaine Dreyfus, et trois jours après l’acquittement du vrai coupable, Emile Zola prend fait et cause pour le premier en publiant une lettre ouverte au président Félix Faure, en Une de L’Aurore du 13 janvier 1898. Son J’accuse…! passera à la postérité.

« J’accuse », page de couverture du journal L’Aurore, publiant la lettre d’Emile Zola au Président de la République, M. Félix Faure à propos de l’Affaire Dreyfus. ©Émile Zola, L’Aurore — Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme / WC. Domaine public

«En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.»

Par ce texte, récit détaillé des faits étayé des noms des personnes concernées, Emile Zola porte en pleine conscience à la connaissance du public un scandale judiciaire qui a conduit un innocent au bagne, Alfred Dreyfus.
Comme il le soupçonnait et en dépit du soutien des intellectuels, l’écrivain écopera le 23 février, d’un an de prison ferme et de 3000 francs d’amende, pour diffamation. Il sera par ailleurs exclu de l’Ordre de la Légion d’Honneur. Mais Zola a mis à jour ce que tous appellent désormais l’«Affaire Dreyfus», commencée le 15 octobre 1894 par l’arrestation d’un innocent.

Dreyfus, un coupable idéal

Ce jour-là, le général Mercier, ministre de la Guerre, ordonne l’arrestation du capitaine français Alfred Dreyfus. L’officier est d’origine alsacienne – à noter que l’Alsace est allemande depuis la victoire de la Prusse sur la France, en 1871. On l’accuse d’avoir délivré des secrets militaires à l’Allemagne. Son inculpation repose sur une simple ressemblance d’écriture sur un bordereau trouvé à l’ambassade d’Allemagne à Paris.

Après un procès truqué, sur la base de pièces falsifiées dans le dossier d’accusation, Dreyfus est condamné au bagne à perpétuité, le 22 décembre 1894, par le Conseil de Guerre.
L’humiliation est totale pour le capitaine lorsqu’il perd son titre, le 5 janvier 1895, devant 4000 soldats et 20 000 civils dans la cour de l’Ecole militaire à Paris. Dreyfus, qui ne cesse de clamer son innocence, est ensuite déporté sur l’île du Diable, en Guyane.

L’homme qui en savait trop

L’affaire est ensuite soigneusement enfouie. Mais en mars 1896, un membre des services de renseignement français, le colonel Picquart, découvre la véritable identité de l’espion et auteur de la lettre à destination des services allemands : il s’agit du commandant Esterhazy. Mais rouvrir le dossier Dreyfus équivaudrait pour l’armée à avouer s’être trompée. Ce qui aux yeux des supérieurs de Picquart est inenvisageable. Ce dernier est donc rapidement muté en Afrique du Nord, où il ne pourra communiquer ses découvertes à la presse.
La famille de Dreyfus faisant néanmoins pression, un conseil de guerre convoque finalement Esterhazy, et l’innocente en janvier 1898.

Zola monte au front

Pour Emile Zola et plusieurs autres intellectuels, la fierté de l’Etat-Major, directement impliqué, est allée trop loin. De plus, il ne s’agit pas que d’une affaire militaire. La question religieuse, et plus spécifiquement celle de l’antisémitisme à l’égard d’Alfred Dreyfus, de confession juive, est au coeur de ce scandale judiciaire. Il va de fait déboucher sur l’une des plus graves crises politiques de la IIIe République. La désormais célèbre affaire Dreyfus divisera la France entre dreyfusards et antidreyfusards.
Derrière l’officier et l’écrivain condamnés , les « intellectuels » se regroupent pour défendre leur cause et fondent, le 4 juin, la Ligue des Droits de l’homme.
En août, le lieutenant-colonel Henry, qui a ressorti le dossier Dreyfus du placard, reconnaît sa falsification. La révélation publique fait l’effet d’une bombe : plusieurs chefs militaires démissionnent. Henry lui-même, se suicide. Le gouvernement Waldeck-Rousseau décide enfin la révision du procès.

Gracié, innocenté, réhabilité

Un an après, à Rennes, le conseil de guerre juge de nouveau Alfred Dreyfus. Le 9 septembre 1899, alors que l’évidence voudrait qu’on le reconnaisse innocent, l’homme est à nouveau déclaré coupable, mais avec circonstances atténuantes, et donc condamné à « seulement » dix ans de prison. Ce jugement vise clairement à préserver l’honneur de l’Etat et de l’armée. Dix jours plus tard cependant, le président Emile Loubet gracie Dreyfus. La mobilisation des dreyfusards et de Zola n’a donc pas servi en vain. Pour autant, Dreyfus est toujours considéré comme coupable.
L’officier va dès lors se battre pour sa réhabilitation. En mars 1904, il obtient une révision de son procès par la Cour de Cassation.
Le 12 juillet 1906, le capitaine Dreyfus est innocenté et réintégré à l’armée. On l’élève au grade de commandant et on lui décerne la Légion d’Honneur.