1er novembre… 1884 – Naissance du reporter et écrivain Albert Londres

Pas un journaliste n’ignore qui est Albert Londres. Depuis 1933, à l’initiative de sa fille Florise, l’homme prête son nom à un prix décerné chaque année aux meilleurs journalistes francophones. Albert Londres est un symbole, une référence en matière de grand reportage, qui a marqué la France par ses articles au début du XXe siècle.

L’éveil du journaliste

Albert Londres naît à Vichy le 1er novembre 1884.
Il est élevé dans un milieu modeste. Ses parents tiennent une pension de famille, «la Villa Italienne».
Très jeune, Albert manifeste un goût prononcé pour la littérature. Sa préférence va aux grands auteurs du XIXe siècle, Victor Hugo et Charles Baudelaire notamment.
Malgré cela, une fois ses études terminées au lycée de Moulins, il occupe à Lyon un emploi de comptable à la Compagnie Asturienne des Mines.
Tout son temps libre est néanmoins consacré à sa passion pour le théâtre et la poésie. Il rédige lui-même plusieurs poèmes.

En 1904, il se décide à abandonner son emploi et monte à Paris à la rencontre des milieux littéraires. Il écrit La Marche aux Etoiles, un ensemble de textes poétiques dédiés aux pionniers de l’aviation.
Dans le même temps, Albert Londres devient correspondant du journal lyonnais Le Salut Public. Ce nouveau job détermine sa véritable vocation : le journalisme.

Les faits, tels quels

En 1906, pour son nouvel employeur, le quotidien Le Matin, il rédige des chroniques politiques non signées à la Chambre des députés.
Son goût pour la réalité du terrain va prendre une véritable dimension dès 1914 avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Réformé du service militaire, Albert Londres n’est pas mobilisé. Il va néanmoins au devant des combats en qualité de correspondant de guerre, le premier en France !

Et le journaliste démarre fort : il se rend de lui-même à Reims en septembre 1914, après que la ville a été libérée à l’issue de la bataille de la Marne. Là, il assiste sidéré au bombardement de la cathédrale par les Allemands. Il partage ensuite son vécu dans un article, signé de son nom cette fois, qu’il intitule Ils bombardent Reims. L’effet est retentissant !

Le style est peu commun, sinon inédit : des phrases courtes décrivent avec un vocabulaire vif et enflammé les faits tels qu’ils se déroulent sous ses yeux. La réalité de la guerre apparaît dans toute son authenticité et sa cruauté.

Investiguer et rendre compte

Albert Londres poursuit ses exposés réguliers des combats quotidiens. Au plus près des soldats, il partage et recueille leurs ressentis, qu’il retranscrit avec justesse dans ses articles.
Mais cette vérité a un prix : près à tout pour elle, le journaliste est parfois insolent, insubordonné. Il s’attire les foudres des autorités militaires et change d’employeur. En 1915, pour Le Petit Journal désormais, il part à la rencontre des soldats qui mènent la guerre en Orient.

En 1919, après une critique des Italiens qu’il dit «mécontents des conditions de paix», c’est au tour de L’Excelsior de l’embaucher. L’année suivante, depuis la nouvelle URSS dans laquelle il est le premier journaliste français à pénétrer, il livre des articles incisifs. «C’est le dernier degré de la dégradation, ce sont des étables pour hommes. C’est la troisième internationale. A la quatrième, on marchera à quatre pattes. A la cinquième, on aboiera», décrit-il.

En 1922, pour le compte du Petit Parisien cette fois, il se rend en Guyane, au bagne de Cayenne. Son passage va marquer un tournant dans l’histoire du lieu et celle de certains bagnards. En effet, contrairement aux journalistes qui l’ont précédé, Londres décrit là encore la réalité à l’instant T.
A travers des portraits de forçats et des descriptions sans détour de leurs conditions de détention, il sensibilise l’opinion à cette «usine à malheur». De même, il prend fait et cause dans ses écrits pour Eugène Dieudonné, accusé d’être de la bande à Bonnot et d’avoir participé le 21 décembre 1911 au braquage de la rue Ordener à Paris. Le bagnard obtient un deuxième procès et sa libération, grâce au reporter.

«La plume dans la plaie»

Après Cayenne, c’est au bagne militaire de Biribi en Algérie qu’il consacre en 1924 un autre exposé cru et retentissant.
Le Tour de France, un «tour de souffrance» pour ces «martyrs de la route», n’est pas plus épargné par son jugement.
Les asiles psychiatriques non plus. «Notre devoir n’est pas de nous débarrasser du fou mais de débarrasser le fou de sa folie».
Quand au sort des Africains employés par les colons dans la construction du chemin de fer, ils sont au coeur de nombreux articles de Londres en 1927.
En 1929, c’est le fléau de l’antisémitisme, ce «drame de la race juive, des ghettos d’Europe à la Terre Promise», qu’il dénonce dans les colonnes du Petit Parisien.

Année après année, reportage après reportage, le journaliste demeure insatiable s’agissant de vérité sur les problèmes humains et sociétaux.
Albert Londres ne le fait pas pour la gloire, ou une quelconque reconnaissance. Il l’a déjà. Ses articles sont même depuis longtemps publiés sous forme de livres…
Il ne cherche pas non plus le consensus. Il assume son jugement, témoigne toujours à la première personne. Quitte à se faire virer d’un journal puis d’un autre, et quitte à être seul contre tous.

«Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie», explique le grand reporter en 1929.

L’ultime enquête

«La première fois que je vis mon père, c’était sur le quai d’une gare. J’avais trois ans… La dernière fois qu’il m’apparut, j’en avais 27. Il me souriait à la portière d’un wagon qui l’emportait vers Marseille, vers la Chine, vers son destin…», écrira sa fille Florise, deux ans après la mort de son père.

L’enfant, qui n’a que lui comme parent – sa mère est morte quelques mois après sa naissance – est habituée à ne voir son père que très peu. L’homme ne cesse de parcourir le monde.
En 1932, son 53e voyage a pour objet la Chine, ce pays qui bafoue les Droits de l’Homme, évoque-t-il.
Londres y est témoin d’exactions, de viols et toutes sortes de trafics…
Dans cette nouvelle enquête, «il est question d’armes, de drogue, d’immixtion bolchévique dans les affaires chinoises», écrit Pierre Assouline dans sa biographie Albert Londres: Vie et mort d’un grand reporter (1884-1932).

Rapportant ses notes dans ses bagages, le journaliste n’aura pas l’occasion de les faire publier. Le 16 mai, le George-Philippar qui le ramène en France, brûle à l’entrée de la Mer Rouge.
67 personnes meurent dans l’incendie du navire, dont Albert Londres.

L’année suivante, sa fille, elle-même journaliste et femme de lettres, lui rend hommage en créant le Prix Albert-Londres. Depuis, ce prix récompense chaque année les meilleurs reporters francophones.