4 septembre… 1843 – Décès tragique de Léopoldine Hugo

L’accident qui survient le 4 septembre 1843 à Villequier, en Seine-Maritime, dans lequel meurent quatre personnes dont Léopoldine Hugo, bouleverse la France mais surtout le poète qui perd sa fille préférée…

« Léopoldine au Livre d’heures ». Huile sur toile, 1835. Par Auguste de Chatillon (1813-1881). Paris, Maison de Victor Hugo – Domaine public

Fille aînée de Victor Hugo et Adèle Foucher, Léopoldine est choyée par ses parents et surtout son père qui la surnomme « Didine » ou « Didi ». Belle, éveillée, elle est son enfant préférée.
Quand, en 1838, la famille Hugo rend visite à des amis, les Vacquerie, dans leur maison de Villequier en Normandie, Léopoldine a 14 ans. Elle s’éprend de leur fils Charles, de 7 ans son aîné. Les sentiments sont réciproques.
Considérant sa fille trop jeune pour penser au mariage et refusant de toutes façons cette union, Victor Hugo espère aussi garder Léopoldine à ses côtés.
Cinq ans plus tard, l’inclinaison des deux jeunes gens n’a pas changée.
Respectivement âgés de 18 et 25 ans et contre l’avis de l’écrivain, Léopoldine et Charles s’unissent le 15 février 1843 dans l’église Saint-Paul à Paris.

Le 2 septembre suivant, le couple rend visite à la mère de Charles, à Villequier.
Son père est décédé et le jeune homme doit régler des affaires chez son notaire qui loge à Caudebec, non loin de Villequier en amont de la Seine.
Il entreprend de s’y rendre par le fleuve en canot le 4 septembre au matin, avec son oncle Pierre Vacquerie et le fils de ce dernier, son cousin Arthur, âgé de 11 ans.
Charles propose à Léopoldine de les accompagner. N’étant pas encore prête, elle refuse.
Mais à peine parti, Charles revient pour mettre du lest dans le canot. Léopoldine, qui a fini entre-temps de s’apprêter, profite de l’occasion pour partir finalement avec eux.
L’aller est calme, voire trop tant le vent est absent. Une fois le rendez-vous terminé, le notaire leur propose sa calèche afin de rentrer plus vite. Ils refusent.

Sur le retour, alors que le canot peine à progresser, les quatre personnes sont surprises par un brusque tourbillon de vent entre deux collines, qui fait chavirer le canot.
Pierre et son fils Arthur se noient.
Depuis la rive, des paysans aperçoivent Charles émerger de l’eau puis disparaître dessous à plusieurs reprises. Tandis qu’ils croient à un jeu, le jeune homme essaye en réalité d’aider Léopoldine, prise au piège sous le canot. Ne parvenant pas à la délivrer, il plonge une nouvelle fois, la dernière, pour mourir avec elle.

«Demain, dès l’aube…»

En Espagne avec sa maîtresse Juliette Drouet au moment du drame, Victor Hugo n’apprend la tragique nouvelle que cinq jours plus tard, le 9 septembre, sur le chemin du retour. L’écrivain est à Rochefort, place Colbert, assis au Café de l’Europe. En lisant la presse, il tombe sur un article qui relate l’événement.
«On m’apporte de la bière et un journal, Le Siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon coeur était morte», écrira-t-il plus tard.

L’écrivain ne parvient à se rendre sur la tombe de sa fille et de son gendre, enterrés à Villequier, que trois ans plus tard, en 1846. La mort de Léopoldine va inspirer Victor Hugo qui consacrera à sa fille de nombreux poèmes, parmi lesquels Demain, dès l’aube dans ses Contemplations :

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

L’écrivain aura également une large et tendre pensée pour son gendre et le sacrifice qu’il s’est imposé :

Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil !
Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil
Où séjourne l'ombre abhorrée,
Hélas ! et qu'il aura lui-même dans la mort
De ses jours généreux, encor pleins jusqu'au bord,
Renversé la coupe dorée,

…/…

N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
Sois béni, toi qui, jeune, à l'âge où vient s'offrir
L'espérance joyeuse encore,
Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans
Et le sourire de l'aurore,

…/…

Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
-- Que fais-tu? disait-elle. -- Et lui disait : -- Tu meurs
Il faut bien aussi que je meure !
-- Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
Ils se sont en allés dans l'ombre ; et maintenant,
On entend le fleuve qui pleure.

Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille !
Aie à jamais sur toit l'ombre de Dieu penché !
Sois béni sous la pierre où te voilà couché !
Dors, mon fils, auprès de ma fille !

…/…

Vivez ! aimez ! ayez les bonheurs infinis.
Oh ! les anges pensifs, bénissant et bénis,
Savent seuls, sous les sacrés voiles,
Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu,
Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu
Tout à coup change en deux étoiles !