6 juillet… 1938 – A Evian, une conférence scelle le sort des Juifs

Elle a été surnommée la «conférence de la honte» par Raphaël Delpard dans son ouvrage du même nom, paru en 2015. Avant lui en 2009, le réalisateur Michel Vuillermet la qualifiait tout aussi justement, dans son documentaire, de «conférence de la peur». Extrait :

«Evian 1938, la conférence de la peur» de Michel Vuillermet, Stéphanie Roussel et Ilios Yannakakis 
66′, Arturo Mio.

Que faire des Juifs ?

Juillet 1938. La guerre n’est pas encore déclarée mais les Juifs subissent depuis plusieurs années déjà des discriminations en Allemagne et en Autriche. Chancelier depuis 1933, Hitler a déjà largement entamé son projet de « Grand Reich », lequel doit être « Judenrein » (« nettoyé des Juifs« ). Expulsés du territoire, ceux-ci affluent en masse aux Etats-Unis, terre de liberté…

Ne pouvant faire face seul à cette immigration, Franklin D. Roosevelt organise une conférence internationale qui aura pour objet l’accueil des réfugiés juifs.
Celle-ci se tiendra à Evian, du 6 au 14 juillet 1938.

32 pays dont une vingtaine d’Amérique latine, sont invités à cette conférence.
Parmi les pays d’Europe à avoir été conviés, l’Italie a refusé de participer par solidarité avec l’Allemagne. L’URSS décline. La Pologne, la Hongrie, la Roumanie et l’Afrique du Sud envoie des observateurs.

«Nous avons à faire face à une émigration forcée créée artificiellement par les pratiques gouvernementales de certains pays et qui déverse sur le monde une grande quantité d’émigrants qui doit être absorbée dans des circonstances anormales et sans égard aux conditions économiques», déclare le délégué américain en préambule.

Oui mais… non.

Durant les 8 jours qui vont s’écouler, les pays se défilent les uns après les autres. Par peur d’une réaction d’Hitler, par crainte de troubles politiques, économiques ou religieux, personne ne veut de Juifs chez lui. Certains y vont même très fort en matière d’excuse… Petit échantillon :
– les Etats-Unis refusent d’augmenter leurs quotas de réfugiés, fixés en 1924;
– l’Angleterre refuse de les accueillir en Palestine par peur de troubles avec la population musulmane qui y vit;
– la France s’empare de ce prétexte pour l’Algérie et prétend être déjà saturée en métropole;
– l’Australie souhaite éviter des problèmes raciaux dans son pays quand il n’en existe pas à l’heure actuelle;
– la République dominicaine accepte de recevoir des réfugiés contre rémunération et pour étoffer une population trop noire…

Face à un tel manque de solidarité, Hitler ne manque pas de réagir une fois la conférence achevée:
«C’était honteux de voir les démocraties dégouliner de pitié pour le peuple juif et rester de marbre quand il s’agit vraiment de les aider.»

Sur ce point, personne n’a songé à lui donner vraiment tort, ni à ce moment ni après. Pire, force est d’admettre que l’attitude dénoncée par le dictateur à l’époque se répète même 85 ans après, avec les réfugiés politiques du Proche-Orient et d’Afrique…

Une conférence méconnue, et pour cause…

Honteuse par l’attitude fuyante des pays participants, la conférence d’Evian n’a pas fait l’objet d’une grande publicité. Elle est restée du coup un épisode méconnu de notre histoire.
De cette conférence, il ne pouvait en même temps pas sortir grand chose… En promettant d’avance que personne ne serait contraint de modifier ses lois sur l’immigration (ainsi, lui non plus n’aurait pas à le faire), Roosevelt n’a encouragé personne à accueillir des réfugiés juifs.
Dans son ouvrage intitulé Indésirables – 1938 : la Conférence d’Evian et les réfugiés juifs (2018), Diane Afoumado pose très justement cette question rhétorique : «Peut-on parler d’échec quand une volonté réelle de résoudre le problème fait défaut ?»

Un Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés (CIR) est tout de même mis en place…
De plus, quelques puissances – d’Amérique latine surtout – reviennent peu de temps après sur leur décision, arguant qu’elles craignaient de dire oui lors de la conférence par peur d’une invasion de réfugiés.
Ainsi, l’Equateur, le Guatemala, le Chili et la Bolivie reçoivent des familles par dizaines voire par centaines. L’Argentine accueille pour sa part 350 000 Juifs, plus que tous les autres pays réunis.

Le sort des autres millions de Juifs est, lui, tristement plus célèbre…